Machiavel et Bodin, les premiers penseurs de l’État

LES PREMIERS PENSEURS DE L’ÉTAT ; Machiavel et Bodin

A) La naissance de la notion d’État

La définition de l’Etat reste assez vague, voir artificielle car elle n’explique pas ce qu’est le concept de l’État, ni ce que recouvre le concept dans notre vie juridique et politique. La question qu’est-ce qu’un Etat nécessite de se demander qui, qui a pensé l’Etat ? Quand apparaissent les penseurs de l’Etat ? D’où viennent-ils ? Deux catégories de penseurs ont marqué l’Histoire de la théorie de l’Etat, ce sont d’abord les penseurs qui se sont intéressés à la politique et au droit. La plupart d’entre eux ont envisagé l’Etat comme une branche de leur activité philosophique, comme la philosophie du droit, et la philosophie politique. L’autre type de raisonnement est celui des juristes ou des hommes d’Etat qui se sont intéressés à cette pratique et ont essayé de la théoriser. Conception philosophique de leur pratique théorique, et conception théorique de leur pratique philosophique.

L’autre césure que l’on prendra en compte c’est la césure chronologique. On prendra en compte les auteurs selon qu’ils se situent lors de la naissance de l’Etat moderne (Renaissance, etc.) et ceux qui se situent après la concrétisation de cette idée de l’Etat dans les faits. Apparaitront deux catégories de penseurs, ceux qui vont s’intéresser aux manières d’améliorer ce concept d’Etat, c’est pourquoi on va étudier des théories de l’Etat mais également des théories contre l’Etat. le concept d’Etat est au croisement de pensées qui sont pro-Etatiste et anti-Etatiste.

Il faut distinguer les penseurs de la politique, des penseurs de la république, des penseurs de l’Etat moderne, car cet angle de vue est beaucoup trop large parce qu’il ne recouvre pas notre objet d’étude qu’est l’Etat. A Rome il existe un ordre juridique, mais existe-t-il un Etat ? Jean Picq affirme qu’il n’y avait pas d’Etat romain, mais juste un ordre juridique organisé.

On va considérer que l’Etat est une personne, on a des formules de Hobbes qui parle du Léviathan, chez Rousseau et Montesquieu on constitue l’Etat comme sujet. DU 13e siècle au 17e siècle, l’Etat va devenir le sujet principal de la vie politique. C’est pourquoi Hegel va affirmer que le sujet de l’Histoire par excellence, c’est l’Etat. L’Etat au sens de stato par Machiavel signifie ce qui se trouve dessous. AU 13e 15e l’Etat devient cette instance qui va centraliser toute la vie politique. On va essayer de comprendre pourquoi certains mots vont disparaitre, comme gouvernance au profit de gouvernement. Comme l’a montré Quentin Skinner les basculements sémantiques ont toujours une signification profonde sur l’évolution d’une société.

B) Les fondateurs du concept d’Etat : de la République à l’Etat

  • 1. Machiavel et l’invention du mot « stato »

Quentin Skinner rappelle que c’est Machiavel qui se sert pour la première fois de ce mot, il y a une certaine forme de mélange entre le latin et la langue vernaculaire qui va donner naissance à l’italien. Machiavel est l’auteur du 15e siècle, le plus célèbre en tant qu’auteur politique mais aussi en tant que penseur de son temps. Machiavel a longtemps été un homme d’Etat, il a donc une expérience intime du pouvoir et une expérience pratique des métamorphoses de la politique de son temps. Il est contemporain de l’essoufflement des universalismes pontifical et impériaux, et l’émergence des cités-Etats (Gènes, Venise, etc.) des villes qui s’affirment comme des entités autonomes très puissantes économiquement, à côté desquelles des royaumes se sont forgés comme Etat. A travers la genèse de l’Etat royal. On a des royaumes qui ne sont plus que des royaumes mais des Etats naissants. Machiavel se demande ce qu’est un prince dans cette période de transition et de basculement. Machiavel s’exprime principalement au moment où les cités se déchirent. Il va ouvrir une nouvelle voie parce qu’il va concevoir la politique d’une manière inédite dans deux œuvres majeurs ; Le Prince, et le Discours sur les premiers de 1519. Dans ces œuvres Machiavel va contribue à séparer plusieurs éléments qui étaient fondus, entrelacés auparavant. Il va affirmer l’autonomie du politique par rapport au religieux. Il va séparer la politique de la morale.

Machiavel est le premier qui emploie le terme stato, et ce terme va désigner une forme d’unité politique d’un peuple. Il existerait une unité politique qui serait permanente et qui résisterait aux évolutions parfois tumultueuses qui peuvent survenir, et ce stato survit aux modifications des gouvernants, ce stato survit également aux formes de gouvernement. Pour Machiavel dans cette période charnière un nouvel acteur est apparu, qu’il désigne assez approximativement comme « unité politique d’un peuple.

  • 2. Bodin et l’invention de la « souveraineté »

Grand penseur de l’Etat parce que c’est le premier qui formalise la figure de la souveraineté. Il a écrit un livre majeur appelé « Les six livres de la république ». Par rapport à Machiavel, Bodin va aller plus loin dans l’identification de cette unité politique d’un peuple. Il emploie le mot politique dans un sens très particulier qui est en fait synonyme d’Etat dans sa pensée. Bodin va théoriser cette république par rapport à ce qui lui donne sa substance. Cette substance serait la souveraineté. C’est un basculement essentiel car après Bodin, tous les penseurs de la politique et de l’Etat feront référence à cette souveraineté.

Bodin invente avec la souveraineté la définition de l’Etat moderne avec une approche qui est celle d’un praticien. A l’époque de Bodin le mot souveraineté existe, mais il n’a jamais le sens exact que va lui conférer Bodin. Bodin va faire de cette souveraineté une puissance ultime qui va présenter des caractères de commandements publics, incontestables. Cette puissance va présenter aussi des caractères qu’il détaille dans son œuvre ; absolue – perpétuelle – indivisible – inaliénable – imprescriptible. Ces caractères permettent d’affirmer que la souveraineté de la puissance est la définition de l’Etat. Bodin va également envisager cette souveraineté de puissance pas nécessairement monarchique. Il considère qu’une république peut être gouvernée royalement ou populairement, ce qui implique l’idée que l’Etat même si on change le gouvernement, la manière dont on agence les pouvoirs, reste perpétuel. C’est une puissance ultime. Bodin envisage cette puissance comme la substance même de l’Etat, et la souveraineté à partir de Bodin, ne va plus caractériser le pouvoir du Monarque. La souveraineté va désormais faire référence à ce qui constitue l’Etat ou la République. L’Etat pour Bodin, qu’il appelle république, est un «droit gouvernement de plusieurs ménages et de ce qui leur est commun avec puissance souveraine». Pour Bodin cette puissance souveraine est aussi ce qui le fait tenir debout, et lui donne son unité. Il faut avoir une souveraineté de puissance pour être une république. Cette puissance de l’Etat peut s’expliquer par deux raisonnements, Bodin va proposer deux explications pour donner une justification au surgissement de l’Etat.

Historique; Bodin rappelle que par rapport à la société féodale, l’Etat marque un basculement, c’est la substitution du rapport de force par un rapport de droit. L’Etat qui a la souveraineté de la puissance va détenir donc le monopole de la force, et à partir de là tous ceux qui emploient la force en dehors du cadre de l’Etat l’emploient de manière illégale.

Juridique; pour Bodin, tous les pères de famille en droit romain disposaient d’un pouvoir domestique. Une forme de puissance ultime à l’intérieur de la maison. Pour Bodin, tous ces pères de famille auraient abandonné de manière irrévocable, leur souveraineté domestique au profit du monarque qui se retrouve comme le père de tous ces sujets. Le roi est souverain d’abord parce qu’il règne sur un Etat, et que cet Etat est une puissance souveraine ultime