La vie politique sous l’Ancien Régime

La vie politique sous l’Ancien Régime

En 1789, la France plonge brutalement dans la vie politique, qui annonce la vie politique moderne : élections de députés (États généraux en 1789, Assemblée législative en 1791…), élections locales… De larges fractions de la population s’intéressent à la chose publique : manifestations, débats publics notamment à l’Assemblée (répercutés par la presse pluraliste jusqu’en 1793), naissance du militantisme politique (= la France connaît un premier apprentissage des partis)… Mais est ce à dire que la France n’avait pas de vie politique auparavant ?

Il est nécessaire de distinguer selon les niveaux :

  • Dans les ministères et conseils du roi, il y avait bien évidemment une vie politique intense avec de véritables enjeux et luttes de clans, mais ces phénomènes ne dépendaient pas du résultat d’élections politiques périodiques. Le tout se déroulait sur fond d’intrigues de Cour.
  • De même pour les cours intermédiaires, mais aussi au niveau de l’Église, où il y avait tous les cinq ans des élections d’assemblées de clergés de France (délibération de manière moderne).
  • Cependant, si l’on élargit la perspective à l’ensemble de la société française d’ancien régime, la vie politique semble presque inexistante tant elle est limitée (minimum, locale, sans enjeu national).

S’il a pu naître une sorte d’opinion publique (I), cette opinion ne faisait pas l’objet de consultations (II), mais elle prendra sa revanche dans la pré-révolution (III).

  1. I – L’expression de l’opinion

En marge des institutions, la vie politique au sens large inclut une vie politique officieuse, celle des mouvements d’opinion. En effet, il existait bien des mouvements d’opinion d’ancien régime (A), malgré l’absence de liberté de la presse (B).

A / Le développement d’une opinion publique

En ce domaine, deux facteurs cumulent leurs effets au XVIIIe siècle.

  • Les modes d’expression traditionnels

Chez les élites, les modes d’expression pouvaient se développer partout, notamment au sein des institutions, des salons, opinion alimentée par la lecture. Dans le menu peuple, les véhicules de l’opinion étaient au contraire beaucoup plus frustes mais efficaces (ex: les chansons, les rumeurs). Ponctuellement, on trouvait des « troubles populaires », les émotions.

  • Malgré une grande ignorance politique des masses, les notions de popularité et d’impopularité existaient depuis longtemps dans le peuple. En général, la personne du roi échappait à la critique direct, qui était principalement réservée à ses agents. Il existait en France une ou plusieurs opinions, à l’état rudimentaire mais de moins en moins rudimentaires au XVIIIe siècle au fur et à mesure de la diffusion des Lumières.

  • La sociabilité nouvelle

Les sociétés de pensée, beaucoup plus nombreuses que les salons, caractérisent le XVIIIe siècle : les cercles savants, les loges maçonniques dans leur dimension pré-révolutionnaire sont le cadre d’une sociabilité nouvelle, égalitaire, fraternelle, annonciatrice de la Révolution. L’esprit public critique se forme dans ces sociétés de pensée ; on y voit se développer un homme nouveau, produisant un discours politique unanime et discret.

B / L’absence de liberté de la presse

Les débats politiques, pour être très largement diffusés, ont besoin de la presse, de l’écrit. Or l’Ancien régime ignore la liberté de la presse : toute publication imprimée doit faire l’objet d’une autorisation, d’un privilège royal. C’est le cas aussi bien pour les livres (1) que pour les presses périodiques (2).

  • La diffusion des livres

La législation d’Ancien régime prévoit des peines sévères contre les auteurs, imprimeurs et colporteurs d’écrits diffamatoires ou désobligeants à l’encontre du gouvernement et des affaires publiques. Toutefois, l’application de cette législation est assez molle. Il existait une censure, relevant du directeur de la librairie. De 1750 à 1763, ce poste était occupé par Malesherbes, ami des Lumières, qui par delà sa fonction, a protégé des auteurs et ouvrages à caractère subversif, notamment L’Encyclopédie.

Si le gouvernement se montre plus ou moins souple, ce n’est pas le cas de l’Église et du parlement, à l’origine de la plupart des condamnations d’auteurs et de mises au pilon des ouvrages. Néanmoins, les livres circulent alors souvent discrètement (imprimés à l’étranger), l’administration royale ayant tendance à fermer les yeux. = À condition de le vouloir vraiment, presque tous les livres sont donc disponibles en France, donc presque toutes les idées politiques contenues dans ces livres.

Cependant, les livres coûtent cher ; par conséquent, ils ne touchent qu’une élite. Par exemple, L’Encyclopédie a eu 4 000 souscripteurs, il est donc difficile d’estimer le nombre de lecteurs.

  • Toutefois, si le livre se porte bien, il n’est pas de même pour la presse.

  • La faiblesse des publications périodiques

Dans l’ancienne France, il existe très peu de gazettes. À la différence de beaucoup de livres, ces gazettes traitent surtout de sujets politiquement neutres, littéraires ou scientifiques (le propriétaire ne veut pas risquer de se voir retirer son privilège royal en indisposant le pouvoir).

L’information politique est très peu courante, et réservée à un organe officieux : la Gazette de France (12 000 abonnés). Comme pour les livres, les gazettes sont imprimées à l’étranger (ex: Pays-Bas), les actualités arrivent donc très en retard et clandestinement. En France, les premiers journaux apparaissent seulement en 1777 (le Journal de Paris) et 1778 (le Journal général de la France). Par ailleurs, un certain nombre de gazettes existantes commencent à fournir modestement des pages politiques, mais les tirages restent faibles. Quant à la province, la presse périodique est presque inexistante (quelques centaines d’abonnés seulement).

  1. II – L’absence de consultation nationale

Dans l’ancienne France, le roi gouverne par conseil ; la consultation et la délibération sont en elles-mêmes des facteurs de vie politiques, mais ne sauraient dissimuler que le droit ne consulte plus la nation. L’éclipse des états généraux (A) a eu de graves conséquences (B).

A / L’éclipse des États généraux

Du XIVe siècle au XVIIe siècle, le roi avait réuni en fonction des besoins, selon une périodicité irrégulière, des délégués des trois ordres formant les états généraux. La plupart du temps, il s’agissait de consentir de nouveaux impôts. Certaines réunions (notamment lorsqu’elles avaient lieu en période de trouble) avaient donné des débats de fonds, aboutissant parfois à des réformes, mais dans une certaine anarchie. Le rôle bénéfique des états généraux était moins frappant que leur inutilité voire leur dangerosité. La dernière réunion des états généraux (1614-1615) a été considérée comme un obstacle au devant de l’absolutisme.

Dès lors, les états généraux ne sont plus convoqués. Cette signification est lourde : les Bourbons ont abandonné la consultation pour s’imposer à une noblesse turbulente. Bien sûr, il existait des états provinciaux mais ces institutions n’avaient que des attributions locales et administratives. Lorsque le roi voulait consulter au delà du cercle habituel de ses conseillers, il convoquait une assemblée de notables, beaucoup plus restreinte que les états généraux, dont les membres étaient désignés par le gouvernement (pas du tout la même signification) et sans avoir le droit de formuler des doléances. C’est le cas par exemple en février – mai 1787 lorsque Calonne (ministre de Louis XVI) veut faire accepter des réformes fiscales et administratives auxquelles s’opposent les parlements. Cette assemblée de notables connaît déjà un embryon de vie parlementaire, interpelle les ministres et provoque le renvoi de Calonne par Louis XVI (// futur parlementarisme).

B / Les conséquences

En 1788, Louis XVI convoque les états généraux. Cette réunion doit être examinée au prisme de la très longue éclipse qui l’a précédée. Louis XVI voulait les convoquer pour 1792, mais vu l’urgence, il approche la date de convocation à 1789. Cette décision apparaît comme beaucoup trop tardive pour assurer la survie de l’Ancien régime. Les états généraux avaient connu un très long sommeil (de 1615 à 1789), qui avait eu pour effet principal de créer une sorte de vide politique : il n’y avait plus de soupape de sécurité, plus d’occasion pour les Français de faire connaître au roi leurs doléances.

Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, ce vide politique a été profitable aux parlements, qui ont voulu réécrire l’histoire et se prétendre les représentants de la nation. La démarche des parlements était une démarche viciée en son principe : les magistrats du Parlement ne représentaient pas la nation, mais le roi dans l’exercice de sa justice. Cette démarche a néanmoins reçu un écho plutôt favorable et a assuré une très grande popularité aux parlementaires jusqu’en 1788 : les parlementaires se portaient en garants de la Liberté contre le despotisme. L’opinion en oubliait dès lors que les parlements étaient d’abord les gardiens des privilèges, et s’opposaient résolument à toute réforme égalitaire.

  1. III – La pré-révolution, une vie politique à sens unique

L’opinion éclairée par les Lumières trouvait de plus en plus insupportable d’avoir si peu de prise sur la politique, mais est apparue pendant longtemps comme dispersée, manquant de hardiesse et de moyens de communication. L’occasion de se rassembler et d’agir à l’échelle nationale est donnée par la crise politique et sociale de 1787-88, qui a dégénéré en la « pré-révolution ».

Lors de cette crise, on constate que les seules forces qui s’organisent sont les forces d’opposition. Les parlements s’engagent dans un bras de fer avec la monarchie ; les juges se montrent solidaires des grandes Cours. Les parlements vont être dépassés sur leur gauche par le Parti national (fraction la plus revendicative des bourgeoisies françaises de l’époque). Dans un premier temps, le Parti national a fait cause commune avec les parlements, puis s’est détourné des parlements en se rendant compte des préoccupations aristocratiques et inégalitaires des parlements.

Tout au long de cette période, le gouvernement reste totalement apathique. En juillet 1788, dans la perspective de la prochaine réunion des états généraux, Louis XVI libère enfin la presse ; le pays est littéralement submergé par le papier imprimé. L’immense majorité des brochures imprimées est hostile aux structures politiques et sociales traditionnelles. Pour autant, l’Ancien régime ne se défend pas. De même, pour les élections aux états généraux, le seul à préparer sérieusement ces élections est le Parti national : correspondance écrite entre les diverses sociétés françaises, créations de clubs politiques, diffusion des cahiers de doléances, rédaction de cahiers-type destinés à formater l’opinion politique… Le Parti national s’est attaché à filtrer les revendications des Français en écartant les revendications traditionnelles au profit de celles conformes à l’esprit des Lumières. De son côté, le gouvernement ne soutient aucun candidat ; c’est donc le Parti national qui va être élu.

→ Dans un premier temps, l’absence de véritable vie politique a pu pendant longtemps être commode, mais en apparence seulement, car elle s’est finalement retournée contre l’Ancien régime. Lorsque la monarchie s’efforçait de cantonner cette vie politique française au strict minimum, elle avait laissé grandir sourdement les oppositions. En faisant soudain appel à l’opinion, mais trop tardivement, elle crée des convictions d’une véritable vie politique, et n’essaie pas de reconquérir cette opinion.