La Constitution de la Ve République ?

La Constitution de la Ve République, adoptée par référendum le 28 septembre 1958, entre en vigueur le 4 octobre 1958. Conçue par Charles de Gaulle et son entourage, avec la participation clé de Michel Debré, elle visait à remédier à l’instabilité politique chronique de la IVe République. Ce texte fondateur renforce l’autorité de l’exécutif, tout en préservant un équilibre entre les pouvoirs.

La continuité et la flexibilité de la Constitution

Depuis 1958, la Ve République a démontré sa capacité à absorber des crises majeures et à s’adapter aux évolutions politiques et sociales, comme le montrent les moments clés suivants :

Évolution des institutions : révisions constitutionnelles et longévité

Depuis 1958, la Ve République a connu 25 révisions constitutionnelles, permettant une adaptation régulière du texte aux enjeux contemporains. Parmi les plus significatives :

  1. 1962 : Adoption du suffrage universel direct pour l’élection du Président de la République, renforçant son rôle démocratique et politique.
  2. 2000 : Passage du septennat au quinquennat, rapprochant les échéances présidentielles et législatives pour limiter les risques de cohabitation.
  3. 2008 : Révision constitutionnelle sous Nicolas Sarkozy, visant à moderniser les institutions (limitation à deux mandats présidentiels consécutifs, renforcement des droits du Parlement, création du Défenseur des droits).

Ces ajustements témoignent de la souplesse de la Constitution, capable de répondre aux évolutions sociétales tout en maintenant la stabilité du régime.

Une alternance politique durable

Depuis sa création, la Ve République a vu se succéder 8 Présidents (de Gaulle, Pompidou, Giscard d’Estaing, Mitterrand, Chirac, Sarkozy, Hollande, Macron) et 25 Premiers ministres, témoignant de l’alternance démocratique et de la souplesse des institutions.

Quelques repères institutionnels récents :

 

Section 1. La genèse – la transition constitutionnelle.

La transition constitutionnelle de 1958 résulte de la faillite de la IVe République et de l’incapacité des institutions à résoudre les crises majeures de l’époque, notamment la guerre d’Algérie. Le retour de De Gaulle, à la fois préparé par une pression militaire et validé par un processus légal, ouvre la voie à une nouvelle ère institutionnelle fondée sur la stabilité et le renforcement du pouvoir exécutif.

Paragraphe 1. Les causes

A. La faillite constitutionnelle de la IVe République

Bien que la IVe République ait connu un bilan économique et social globalement positif, ses institutions se sont révélées incapables de répondre aux défis de l’époque.

  1. Un constat édifiant

    • Instabilité ministérielle chronique : En 12 ans, 24 gouvernements se succèdent, soit un tous les six mois en moyenne. Cette instabilité traduit une relation conflictuelle entre le parlement et l’exécutif, empêchant toute continuité des politiques publiques.
    • Inefficacité législative de l’Assemblée nationale : En théorie, l’Assemblée nationale détient la souveraineté législative, mais elle peine à assumer ses fonctions. Confrontée à des crises, elle délègue fréquemment son pouvoir législatif, avec 31 lois de pleins pouvoirs votées entre 1946 et 1958.
    • Paradoxe institutionnel : L’exercice du pouvoir devient intrinsèquement lié aux crises gouvernementales. Faute de majorité stable, des coalitions fragiles se forment et se défont rapidement. Cette logique de gouvernance ponctuée par des « secousses », selon Edgar Faure, désoriente la République.
  2. Les causes constitutionnelles et politiques

    • Constitutionnelles : Le déséquilibre entre l’Assemblée nationale et l’exécutif transforme la IVe République en un régime d’assemblée, plutôt que le régime parlementaire dualiste prévu.
    • Politiques : Le scrutin proportionnel favorise l’émiettement des forces politiques, empêchant tout parti d’obtenir une majorité absolue. Ce morcellement donne naissance à une partitocratie, où les tractations entre partis priment sur l’efficacité des institutions.

B. L’incapacité à résoudre la crise algérienne

La guerre d’Algérie (1954-1962), euphémiquement appelée à l’époque « les événements d’Algérie », expose l’impuissance de la IVe République face à un défi colonial et militaire de grande ampleur.

  1. Un conflit mal géré

    • Dès 1954, le Front de Libération Nationale (FLN) revendique l’indépendance de l’Algérie. Face à cette insurrection, la République déploie successivement la police, la gendarmerie, puis l’armée (1956). Guy Mollet envoie même le contingent, marquant une militarisation accrue du conflit.
    • Malgré ces mesures, l’armée échappe progressivement au contrôle civil. L’exemple le plus marquant survient en février 1958, lorsqu’un bombardement en Tunisie, mené sans aval gouvernemental, provoque des victimes civiles et militaires, entraînant la démission du gouvernement Félix Gaillard en avril.
  2. Vacance du pouvoir

    • Durant cinq semaines, l’incapacité à former un nouveau gouvernement aggrave l’instabilité. Les tensions s’accumulent alors que les militaires et les partisans de l’Algérie française réclament une solution radicale. L’autorité de l’État s’effondre.

Paragraphe 2. Le détonateur : le 13 mai 1958

Le 13 mai 1958, une manifestation éclate à Alger, déclenchée par l’assassinat de trois soldats français par le FLN et par l’opposition à l’investiture de Pierre Pflimlin, jugé favorable à une négociation avec les indépendantistes.

  1. L’émeute et la formation d’un comité de salut public

    • La manifestation dégénère : le siège du gouvernement général d’Alger est pris d’assaut par des civils soutenus par l’armée. Le soir même, un comité de salut public est constitué sous la direction du général Massu. Ce comité, se posant en défenseur de l’Algérie française, réclame une réponse politique forte.
  2. La réponse du gouvernement

    • Le 14 mai, Pierre Pflimlin est investi comme Président du Conseil par l’Assemblée nationale. Il prend immédiatement une mesure forte : accorder les pleins pouvoirs civils et militaires au général Salan, chef des forces armées en Algérie. Cependant, ce dernier est lui-même lié au comité de salut public, renforçant la dimension factieuse de la crise.
  3. L’appel au retour de De Gaulle

    • Le comité de salut public, par la voix de Salan et de Massu, réclame le retour au pouvoir du général de Gaulle, symbole d’autorité et de stabilité. La crise prend alors une dimension nationale.

Paragraphe 3. Le processus constitutionnel du retour de De Gaulle

Face à l’aggravation de la crise, Charles de Gaulle apparaît comme l’unique figure capable de restaurer l’ordre. Son retour s’opère à travers une stratégie mêlant pressions militaires et démarches légales.

  1. Les déclarations de De Gaulle

    • Le 16 mai 1958, De Gaulle annonce : « Je me tiens prêt à assumer les pouvoirs de la République. » Il se positionne clairement comme une solution institutionnelle.
    • Lors d’une conférence de presse le 19 mai, il se défend contre toute accusation de visée autoritaire, déclarant : « Ce n’est pas à 67 ans que je vais commencer une carrière de dictateur. »
  2. Escalade des tensions

    • Le 24 mai, le mouvement insurrectionnel s’étend à la Corse, où un autre comité de salut public se forme. Un plan Résurrection, visant à mobiliser l’armée pour prendre Paris, est élaboré en coulisses.
    • De Gaulle, soucieux de préserver sa légitimité, refuse toute prise de pouvoir par la force et engage des démarches pour un retour légal. Le 27 mai, il annonce qu’il a entamé un processus constitutionnel pour former un gouvernement.
  3. Décision de René Coty

    • Le 29 mai, René Coty, Président de la République, s’adresse au Parlement. Dans un message solennel, il menace de démissionner si De Gaulle n’est pas investi comme Président du Conseil. Cette déclaration force la main des parlementaires.
  4. Investiture de De Gaulle

    • Le 1er juin 1958, De Gaulle est investi Président du Conseil par une majorité large (329 pour, 224 contre). Parmi ses conditions d’acceptation :
      • Le vote d’une loi de pleins pouvoirs pour son gouvernement, valable six mois.
      • La suspension du Parlement de la IVe République.
      • L’autorisation d’élaborer une nouvelle Constitution, marquant la transition vers la Ve République.

 

Section 2. Élaboration de la constitution du 04/10/1958.

La loi constitutionnelle du 3 juin 1958 et les ordonnances qui en découlent permettent une transition rapide et ordonnée vers la Vᵉ République. En l’espace de quelques mois, toutes les institutions prévues par la nouvelle Constitution sont mises en place, marquant le début d’un régime stable et durable.

Paragraphe 1. La loi constitutionnelle du 03/06/1958

 

La loi constitutionnelle du 3 juin 1958 fixe la procédure d’élaboration de la nouvelle Constitution, marquant la transition entre la IVᵉ et la Vᵉ République. Cette loi est une étape essentielle pour surmonter la crise institutionnelle de la IVᵉ République.

Révision de l’article 90 de la Constitution de 1946

L’article 90 de la Constitution de 1946 prévoit une procédure classique de révision constitutionnelle, attribuant ce pouvoir au Parlement. Or, De Gaulle souhaite confier le pouvoir constituant dérivé au gouvernement investi le 1ᵉʳ juin 1958, rompant avec le cadre parlementaire.

Ce transfert entraîne un changement radical : il ne s’agit plus de réviser la Constitution, mais de la remplacer, ce qui a parfois été qualifié de fraude à la Constitution. Toutefois, cette transition diffère largement de celle de 1940 :

Les limitations prévues par la loi constitutionnelle

5 limitations de fond

  1. Suffrage universel : Le suffrage universel, direct ou indirect, doit rester la source unique du pouvoir.
  2. Séparation des pouvoirs : Les pouvoirs exécutif et législatif doivent être séparés pour garantir un équilibre institutionnel.
  3. Responsabilité gouvernementale : Le gouvernement doit être responsable devant le Parlement, établissant un régime parlementaire moniste (où le gouvernement n’est responsable que devant le Parlement).
  4. Indépendance de l’autorité judiciaire : L’autorité judiciaire doit être autonome.
  5. Relations entre la République et les peuples associés : La nouvelle Constitution doit inclure des dispositions sur les relations entre la France et les territoires d’outre-mer.

2 limitations de procédure

  1. Consultation obligatoire de deux organismes :

    • Le comité consultatif constitutionnel, spécialement créé pour l’occasion, composé de 39 membres (26 parlementaires et 13 personnalités qualifiées nommées par le gouvernement).
    • Le Conseil d’État, intervenant ici comme conseiller du gouvernement.
  2. Adoption finale par référendum : Le projet doit être soumis au suffrage populaire pour ratification.

Paragraphe 2. La procédure d’élaboration et d’adoption.

 

A. La procédure d’élaboration

1. L’élaboration de l’avant-projet gouvernemental

Pour respecter les consignes de Charles de Gaulle – « Travaillez vite » – le projet devait être finalisé avant le 4 septembre 1958, une date symbolique en France (proclamation de la République en 1870). Deux organismes ont été mobilisés pour travailler en parallèle :

Le 29 juillet 1958, l’avant-projet est adopté en conseil de cabinet. Ce texte porte une triple influence :

2. La consultation des organismes prévus
3. Adoption par le gouvernement et présentation au peuple

Le projet final est adopté en conseil des ministres le 3 septembre 1958, sous la présidence de René Coty. Le lendemain, Charles de Gaulle présente le texte à la nation sur la place de la République à Paris.
L’intervention de André Malraux précède celle du général et donne une dimension plébiscitaire à l’événement : « Au-delà du projet, vous voterez en réponse à un homme qui tient de l’Histoire le droit de nous appeler en témoignage. »

B. L’adoption définitive de la Constitution

1. Organisation du référendum

Le projet est soumis à référendum le 28 septembre 1958, avec une double portée :

2. Résultats du référendum

3. Entrée en vigueur  : La Constitution est promulguée le 4 octobre 1958 et publiée au Journal officiel le lendemain.

Paragraphe 3. Les caractéristiques principales du nouveau texte constitutionnel.

 

La Constitution de 1958 mêle rupture et continuité :

1. Ruptures institutionnelles

2. Continuités républicaines

Conclusion  : La procédure d’élaboration et d’adoption de la Constitution de 1958 a été rapide, marquée par une volonté de répondre à la crise institutionnelle de la IVe République. Ce texte novateur a permis de renforcer la stabilité des institutions françaises tout en intégrant des mécanismes adaptés aux défis modernes.

Paragraphe 4. Mise en place progressive des nouvelles institutions.

L’article 92 (aujourd’hui abrogé) prévoit la mise en place des nouvelles institutions dans un délai de quatre mois après la promulgation de la Constitution. Le gouvernement, en l’absence d’un Parlement actif, agit par ordonnances ayant valeur de lois organiques pour organiser les nouvelles institutions. Près de 300 ordonnances sont adoptées dans ce cadre.

Calendrier de mise en place des institutions

 

Une VIe République : un débat toujours ouvert mais sans consensus

Malgré une longévité remarquable (le régime est aujourd’hui le deuxième plus long après la IIIe République), certains responsables politiques ont plaidé pour une VIe République, notamment en raison des critiques sur l’hypercentralisation du pouvoir présidentiel.

Pour autant, la Ve République continue de prouver sa résilience, en offrant une structure solide tout en permettant des adaptations progressives. Elle reste un modèle constitutionnel largement consensuel malgré des critiques récurrentes.

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